Texte: 

  • Laetitia Grimaldi

Photos: 

  • Josef Mimic

Mieux soigner les femmes

L’équation mêle différences biologiques, risques spécifiques et une multitude de biais de genre influençant le quotidien des femmes autant que leur prise en charge médicale. Résultat: une santé souvent mise à mal, depuis des facteurs de vulnérabilité pour certaines affections à des traitements inadaptés, en passant par des diagnostics retardés. Face à ce constat, les HUG se mobilisent au travers de projets de soins et de recherche inédits.

Parce que je suis une femme… les symptômes de mon infarctus ont trompé (presque) tout le monde /je n’ai pas osé parler de mon addiction à l’alcool / j’avais un risque sur cinq de subir cette agression sexuelle / je dois composer avec des fluctuations hormonales bousculant mon corps et mes pensées. Ou comment être une femme, dans sa chair comme dans sa vie, peut avoir des conséquences majeures sur la santé physique, mentale, émotionnelle, et parfois tout à la fois.

Sexe et genre

Au cœur du sujet: l’influence du sexe et du genre. Pour rappel, «le premier désigne les caractéristiques biologiques dites ‟mâles” ou ‟femelles” associées aux chromosomes, à l’expression des gènes, aux hormones sécrétées ou encore à l’anatomie des organes sexuels. Quant au genre, il correspond au processus de construction sociale et culturelle du masculin et du féminin», résume la Dre Melissa Dominicé Dao, médecin adjointe agrégée au Service de médecine de premier recours. Avant de préciser les dimensions qu’il comprend: «l’identité de genre (comment la personne se vit), l’expression de genre (ce qu’elle montre d’elle par son apparence) et le rôle de genre (la façon dont la société façonne sa place, en particulier dans les sphères personnelle et professionnelle)». Si les combinaisons individuelles sont évidemment infinies, sexe et genre revêtent des réalités très concrètes partout ou presque en médecine.

Prenons l’exemple de l’ostéoporose. «Pour des raisons hormonales, les femmes y sont plus sujettes que les hommes, cela est lié au facteur ‟sexe”. Mais des aspects associés au genre interviennent aussi. Ainsi, le fait que les femmes passent généralement moins de temps en plein air (le soleil est la source principale de vitamine D), ou aient moins accès à l’activité physique, impactent également leur santé osseuse», illustre l’experte. Avant d’ajouter: «Pour une telle pathologie, la prévention doit être accrue. Il s’agit de mieux informer sur les aspects protecteurs, mais aussi d’offrir un espace public où les femmes se sentent en sécurité pour pratiquer une activité physique, ce qui relève aussi de questions sociétales.»

Infarctus féminin

La prise en charge médicale elle-même peut souffrir du tableau parfois complexe entremêlant biologie et biais de genre. «L’infarctus du myocarde en est une parfaite illustration. Non seulement les symptômes des femmes correspondent moins aux manifestations caractéristiques observées chez les hommes, comme une douleur intense dans la poitrine, mais une multitude de facteurs nuisent aussi à leur prise en charge, poursuit la Dre Dominicé Dao. Pour améliorer cette situation, et la santé cardiovasculaire des femmes au sens large, les HUG viennent de se doter d’un pôle médical dédié.

La santé mentale n’est pas en reste. «Les chiffres en attestent, les femmes sont plus à risque de souffrir de dépression, d’anxiété, de troubles du comportement alimentaire, mais également d’addictions sévères, en lien avec un phénomène appelé ‟telescoping”. Celui-ci désigne la façon dont l’addiction se développe plus vite chez les femmes, en raison de prédispositions physiologiques et de vulnérabilités psychiques accrues découlant notamment de situations de harcèlement, d’abus sexuels ou encore de violences intrafamiliales», souligne la Dre Sophia Achab, médecin adjointe agrégée au Service d’addictologie et responsable du programme ReConnecte. Et d’ajouter: «Il est crucial d’adapter la prise en charge. Dans le cas des addictions par exemple, les femmes tardent à consulter, à cause du trouble lui-même et de la honte qu’elles éprouvent. Dans le cadre du programme ReConnecte, nous plaidons pour une approche genrée, intégrée et non jugeante. L’objectif est de réduire les barrières à l’aide, de favoriser la résilience et d’offrir à ces femmes des parcours de rétablissement qui respectent leurs besoins uniques.»

Améliorer l’accès au dépistage

Qu’en est-il des pathologies exclusivement féminines? Qu’il s’agisse de l’endométriose, du syndrome des ovaires polykystiques ou encore des cancers gynécologiques, les progrès se multiplient autour de prises en charge de plus en plus pluridisciplinaires et d’innovations croissantes. Les HUG font par exemple figure de pionnier en disposant d’un échographe Doppler spécifique pour les lésions de la vulve et du clitoris, et en proposant une consultation hautement spécialisée pour le traitement des mutilations génitales féminines. «En tant que centre hospitalier universitaire, nous nous occupons des cas complexes qui requièrent l’expertise de plusieurs spécialistes. Notre approche se veut la plus personnalisée possible», résume le Pr Patrick Petignat, médecin-chef du Service de gynécologie. Mais les défis se jouent aussi en dehors de l’hôpital: «Pour les femmes sans antécédents particuliers, le suivi gynécologique en ville est essentiel, notamment pour le dépistage du papillomavirus (HPV), qui est la première cause de cancer du col de l’utérus. Or 30% d’entre elles n’ont pas de gynécologue, ce qui freine la détection des lésions précancéreuses. Face à cet enjeu de santé publique majeur, nous développons actuellement un autotest HPV, ainsi qu’une campagne de dépistage pour les femmes de 50 ans et plus, semblable à celle organisée pour le cancer du sein.»

ANA, 16 ans

« Le sujet des règles reste tabou »

«Il y a quelques mois, j’ai franchi les portes de la consultation de gynécologie pédiatrique des HUG et cela a changé ma vie. Depuis l’âge de 13 ans, je souffrais de règles très abondantes dix à douze jours par mois. Je me disais que c’était de famille, que je n’avais juste pas de chance. Sauf qu’au fil du temps, cela a provoqué une carence en fer qui m’a plongée dans une fatigue extrême et s’est traduite par un absentéisme scolaire qui me désolait moi­ même. Mais j’étais tellement épuisée que me lever le matin ou rester éveillée en cours était une épreuve. J’ai donc été très soulagée quand la gynécologue m’a dit que ce n’était pas une fatalité et que des solutions existaient. En discutant avec elle et ma famille, j’ai opté pour un stérilet hormonal, grâce auquel j’ai maintenant des règles tout à fait gérables, et pour un aménagement de mon temps scolaire, en faisant une année sur deux ans. Je remonte ainsi la pente en douceur. Ce que je retire de mon expérience? Le sujet des règles reste tabou. Je trouverais bien d’en parler plus tôt et ouvertement, en famille et à l’école, pour que les filles soient mieux informées. Et j’inclurais les garçons à ces discussions pour qu’ils comprennent mieux ce qui se passe pour nous.»

SANDRINE*, 53 ans

« Je ne suis pas la même, et ce n’est pas si grave »

«Si je devais résumer celle que j’étais avant? Une machine de guerre. Dans ma vie professionnelle, comme personnelle, je donnais tout. J’étais convaincue que je devais penser à tout, tout le temps et pour tout le monde. J’anticipais les besoins de mes proches, en oubliant totalement les miens. C’est sans doute le tableau typique de cette charge mentale des femmes qui fait tant parler d’elle, mais je fonctionnais ainsi. Mon physique était prêt à lâcher, mais, mentalement, je tenais, en me nourrissant du regard des autres et de leur reconnaissance quand elle s’exprimait. En 2020, le Covid­ 19 a tout balayé. Clouée au lit pour une pneumonie, puis aux prises avec un Covid long, j’ai plongé dans une dépression sévère. Ce qui m’a sauvée? L’appel miracle des HUG qui assuraient un suivi des personnes souffrant de Covid long. Au bout du fil, la Dre Lamyae Benzakour: elle ne m’a posé que quelques questions, mais je me suis effondrée. J’ai alors été prise en charge de façon exceptionnelle, par elle-même et tout une équipe. J’ai ainsi connu une hospitalisation en psychiatrie, un traitement par antidépresseurs, une réadaptation pulmonaire et un suivi psychothérapeutique infiniment précieux. Car, pendant ce temps, se sont ajoutés des troubles de l’attention et de la concentration, puis la ménopause, qui m’a donné l’impression de perdre la moitié de mon cerveau. Aujourd’hui, je ne suis pas la même, et ce n’est pas si grave. J’ai appris à ralentir le rythme, retrouvé ma joie de vivre, et constaté presque avec amusement que moins faire pour les autres ne les plongeait finalement pas dans la panique…»

*Prénom d’emprunt.

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