Errance médicale, épreuve du diagnostic, attente d’un traitement: souffrir d’une maladie rare relève d’un parcours souvent sans répit. Si elles se distinguent par le faible nombre de cas recensés dans le monde pour chacune d’elles, ces pathologies, prises dans leur ensemble, sont en réalité très fréquentes à l’échelle d’une population. En Suisse, elles concernent près de 600 000 personnes, auxquelles s’ajoutent des familles voyant leur vie basculer. Mais l’espoir est de mise : les initiatives se multiplient pour améliorer les prises en charge et explorer de nouvelles pistes de traitements. Un vaste domaine pour lequel les HUG se mobilisent sans relâche.
Certaines font parfois parler d’elles – maladie de Huntington, drépanocytose ou encore syndrome de l’X fragile –, tandis que d’autres évoluent sans avoir de nom et se résument à une liste de mystérieux symptômes : les maladies rares seraient ainsi près de 7 000. Et la liste s’allonge chaque année. Ce qui les définit ? D’abord un critère statistique: en Suisse comme en Europe, celui de toucher moins de 5 personnes sur 10 000. Mais ce n’est pas tout. Ces pathologies ont aussi en commun d’être le plus souvent chroniques, invalidantes, susceptibles d’engager le pronostic vital, d’affecter plusieurs systèmes et organes et d’imposer une prise en charge pluridisciplinaire en raison de leur complexité. Souvent qualifiées de «génétiques et pédiatriques», elles ne se limitent pas à ces catégories. «Dans plus de la moitié des cas, elles surviennent en effet durant l’enfance et la cause est alors généralement génétique (lire l'article Et si c’était génétique ?). Mais une maladie rare peut aussi apparaître à l’âge adulte, en lien avec une atteinte autoimmune, infectieuse ou encore dégénérative», précise la Dre Loredana D’Amato Sizonenko, médecin adjointe au Service de médecine génétique, cheffe du Centre pour maladies rares des HUG et coordinatrice d’Orphanet Suisse. Face à un tableau si vaste, où commence l’histoire d’une maladie rare ? «Le plus souvent, c’est l’accumulation de signes et de symptômes incohérents entre eux qui alerte. Chacun de ces troubles a pu justifier de nombreuses consultations et des investigations spécifiques, souvent sans résultat probant, jusqu’à ce que cette hypothèse soit énoncée», résume l’experte.

Dre Loredana D’AMATO SIZONENKO, médecin adjointe au Service de médecine génétique, cheffe du Centre pour maladies rares des HUG et coordinatrice d’Orphanet Suisse
7,2%
de la population suisse souffre d'une maladie rare.
Trois enjeux majeurs
S’annonce alors un combat qui comprend trois enjeux : le diagnostic (50% des cas sont considérés «non diagnostiqués»), le traitement (95% de ces maladies sont dites «orphelines de traitement») et la qualité de vie, qui est de plus en plus prise en compte. «Assimilable à des montagnes à gravir, ce trio résume les défis actuels, qui sont individuels et familiaux bien sûr, mais aussi planétaires. Car le monde des maladies rares a une autre particularité : celle d’exiger la mise en réseau de l’ensemble des protagonistes en abolissant toute frontière. En effet, par définition, si ces pathologies sont rares, les personnes atteintes et les spécialistes qui s’y consacrent le sont tout autant.
La logique d’avancer en silo n’a donc aucun sens: les collaborations s’imposent pour enrichir les connaissances, former les cohortes de patients et patientes indispensables à la recherche et faire intervenir les meilleures expertises», souligne la Dre D’Amato Sizonenko.
S’ouvre ainsi le champ des outils pour relier les pièces de ce qui s’apparente à un puzzle géant visant à être complété partout dans le monde. «Si le point de départ a été lancé aux États-Unis dans les années 1980, les initiatives se sont ensuite multipliées en France, puis plus largement en Europe», rappelle l’experte. En Suisse, l’année 2001 a marqué un tournant majeur, notamment aux HUG. De retour de Nouvelle-Zélande, ses diplômes de pédiatre et de généticienne en poche, la Dre D’Amato Sizonenko se voit alors proposer la mission de répertorier les expertises éparpillées sur le territoire dans le domaine des maladies rares pour assurer leur visibilité dans Orphanet (base de données incluant un codage par maladie).
Vingt-cinq ans plus tard, le Concept national des maladies rares a été adopté par le Conseil fédéral et la Suisse s’est dotée de structures clés. Parmi elles, trois piliers: Orphanet Suisse, la Coordination nationale des maladies rares (lire l'article Dans les coulisses de la Coordination nationale des maladies rares (kosek)) et le Registre suisse des maladies rares (en cours d’élaboration, il permettra l’enregistrement sécurisé de toutes les personnes concernées).
S’y ajoute notamment ProRaris, alliance suisse de patients et de patientes. Quant aux expertises médicales, elles sont désormais organisées en Suisse sous forme de Centres pour maladies rares (les HUG sont l’un des neuf) et de Centres de référence. Côté HUG, des projets uniques ont vu le jour, comme la Helpline Info Maladies Rares (partagée avec le Centre hospitalier universitaire vaudois), la Consultation symptômes inexpliqués et diagnostic difficile (lire l'article Une enquête pas comme les autres), le Centre Corail (lire l'article Soulager le quotidien des familles) ou encore Transat, programme d’accompagnement pour faciliter la transition entre soins pédiatriques et adultes.
78
centres de références en maladies rares en Suisse, dont 11 situés aux HUG.
Des progrès spectaculaires
Aujourd’hui, un nouveau chapitre se profile. «Il a fallu une génération pour poser ces jalons, mais beaucoup reste à faire, à commencer par l’entrée en vigueur d’une loi reconnaissant les maladies rares. Espérée dans les trois à cinq ans à venir, celle-ci permettra notamment de pérenniser le financement de plusieurs outils et de favoriser le remboursement de nombreux soins», explique l’experte. Sur le plan de la recherche, les avancées se poursuivent. «Pour le diagnostic, des progrès spectaculaires sont attendus grâce à l’évolution des technologies et à la mise en réseau croissante des données à l’échelle internationale associée à la puissance de l’intelligence artificielle», se réjouit la Dre D’Amato Sizonenko. Concernant les traitements, si les prouesses de la génomique se multiplient (lire l'article Et si c’était génétique ? ), elles s’allient à des impulsions sans précédent, comme la prochaine création par les HUG du Centre de thérapies innovantes, soutenue par la Fondation privée des HUG. «L’objectif est de faciliter la mise en relation la plus rapide et efficace possible de personnes souffrant de maladies rares avec des équipes de recherche spécialisées dans des technologies ou des traitements spécifiques, le tout dans un cadre parfaitement sécurisé», résume la Pre Klara Posfay-Barbe, directrice médicale. Reste la question de la qualité de vie. «Au fil des années, cet aspect est lui aussi devenu prioritaire et nous ne pouvons que nous en réjouir. Car souffrir d’une maladie rare va souvent de pair avec des atteintes neurologiques ou sensorielles majeures. Par leur approche globale, personnalisée et axée sur la prise en charge de symptômes ayant des conséquences sur le quotidien, les soins palliatifs sont particulièrement précieux, mais nous avons aussi mis en place des structures comme le Centre Corail (lire l'article Soulager le quotidien des familles) afin de soulager le quotidien des familles», poursuit la Dre D’Amato Sizonenko. Et de conclure: «Le cœur du combat a été et restera de rendre toujours plus visibles les personnes concernées et de créer tous les ponts nécessaires avec les structures susceptibles de transformer leur parcours de vie.»

Pre Klara POSFAY-BARBE, directrice médicale
MARIANN, 39 ans
«Ensemble, nous réussirons à éradiquer cette maladie»
«Il y a un an, le diagnostic tombait: notre fils Erik, alors âgé de 5 mois, souffrait de déficit en asparagine synthétase (ASNSD), une maladie génétique ultra-rare ne touchant qu’une quarantaine d’enfants dans le monde. Dévastés par l’annonce de cette maladie engageant le pronostic vital, autant que par l’absence de traitement, son père et moi avons décidé de nous battre. Ainsi, en parallèle des soins quotidiens dont notre fils a besoin et des médicaments limitant ses crises d’épilepsie, nous n’avons qu’une chose en tête : trouver le moyen de soigner l’anomalie génétique à l’origine de la maladie. Mais nous nous sommes vite heurtés à un double problème inhérent à une affection aussi rare : l’absence de fonds pour la recherche et d’intérêt de la part de l’industrie pharmaceutique.
Nous avons donc multiplié les prises de contact. Très vite, nous avons été pris en charge par d’extraordinaires équipes médicales aux HUG, avons échangé avec des chercheurs et des chercheuses, rencontré d’autres familles concernées, puis créé une association (www.asnsdresearch.org/fr ). Un premier miracle est arrivé avec une levée de fonds de
500 000 francs permettant de lancer trois projets de recherche qui sont en cours: le premier à Londres pour un traitement par thérapie génique, un deuxième à l’Université de Genève pour évaluer les possibles bénéfices d’un médicament (déjà existant, mais pour une autre maladie) et un troisième sur le Campus Biotech pour produire des cellules souches à partir du sang d’Erik pour les futurs tests à réaliser.
Nous devons encore trouver deux millions de francs pour la suite des recherches. Mais savoir que nous nous battons pour Erik, ainsi que pour de nombreux autres enfants, apporte une détermination immense. Quand une telle maladie s’abat sur une famille, la vie devient noire. Aujourd’hui, je suis convaincue qu’ensemble – nous, les autres familles, les équipes soignantes et de recherche, les donateurs et donatrices –, nous réussirons à éradiquer cette maladie.»
Dossier : Maladies rares
Texte:
- Laetitia Grimaldi
Photos:
- Bogsch & Bacco










